abdelkrim bellamine Bab Boujloud, Fès 2006(c) Abdelkrim Bellamine Bab Boujloud, Fès 2006

Toni Maraini relate dans un texte passionnant, L’inquiétante séduction ou la situation de la figuration dans l’art contemporain des pays du monde islamique, qu’un hebdomadaire marocain consacrait récemment un article à «une belle brochette d’artistes singuliers (…) [qui] ne font pas dans l’esthétique simple, dans le correctement peint, histoire de combler les espaces d’une toile blanche. Il s’agit bien pour eux d’une histoire permanente (…) du Maroc sans fards… du Maroc éternel (…) Abdelkrim Bellamine, Said Qodaid, Abdellah Hamimoun, Mahjoub Roumain ont compris, à juste titre, chacun de son côté, que l’attachement aux racines, à l’identité culturelle est la meilleure source d’inspiration. Ils ont incarné le Maroc classique, chevaux et chevaliers, femmes et voile traditionnel, chameaux et désert, ruelles des fins fonds des médinas, mosquées et dômes, artisanat (…) Le même article souligne l’absence de toute forme d’expression abstraite (…) En espérant que cette initiative (…) se répétera pour permettre au public d’humer les sensibilités plastiques de notre néo-patrimoine artistique»

Said Qodaid La halte 2007

(c) Said Qodaid La halte 2007

De quelle réalité parlent les quatre artistes cités dans l’article en question ? Feignent-ils d’ignorer que Vassily Kandinsky fit l’éloge de l’art abstrait comme source de haute spiritualité («notre âme est entrain de se réveiller d’une longue période de matérialisme…») lors de son voyage en terre musulmane en 1905 ou qu’en peinture, il ne peut y avoir d’image en dehors d’un champs formel donné. Il se peut, toutefois, selon Toni Maraini, que « chez nos peintres, ce qui demeure banni est, comme chez les peintres orientalistes, le vécu qui change; les métamorphoses du temps. Dans cette optique, l’identité ne serait pas dans le contenu visible mais dans la prise de position vis-à-vis du temps (…) Ce repli esthétique trahirait une angoisse identitaire et l’essor d’une classe moyenne ou petite bourgeoisie, assoiffée d’image de Soi reconnaissables et sécurisantes qui ressent le besoin légitime de récupérer la mémoire du patrimoine. Il reste à savoir si la réponse donnée n’enfonce pas davantage le couteau dans la plaie. »

Déjà Frantz Fanon avait analysé à l’époque coloniale ces représentations qui perpétuent par d’autres moyens ces formes de domination. Ainsi, écrivait-il, «(…) sur le plan des arts plastiques, le créateur colonisé qui, coûte que coûte, veut faire œuvre nationale, se confine dans une reproduction stéréotypée des détails (…) se tourne profondément vers le passé, l’inactuel (…) mais si il veut faire œuvre authentique il doit savoir que la vérité nationale c’est d’abord, la réalité nationale. Il lui faut pousser jusqu’au lieu en ébullition où se préfigure le savoir (…) Les milieux éclairés s’extasient devant cette vérité bien rendue mais on a le droit de se demander si elle est réelle, si en fait elle n’est pas dépassée, niée, remise en question par l’épopée à travers laquelle le peuple se fraie un chemin vers l’histoire.»

3 commentaires 

  1. L’art abstrait n’est pas le résultat d’une création ex nihilo ! Il a ses ancrages dans le réel. J’aime particulièrement les peintres qui y parviennent après une longue maîtrise du figuratif…
    Cela dit, la scène artistique marocaine bouge et on a besoin de toutes les tendances pour qu’elle gagne en visibilité…
    Bonne journée lumineuse!

    • Tout à fait d’accord ! Cet article est le prélude à une série sur l’art contemporain dans le monde Arabe.

  2. Etrange coïncidence, cette après midi du vendredi 23 octobre, j’ai assisté à Fès à une conférence du critique d’art Moulim Laroussi consacrée justement à la scène artistique marocaine et au débat qui l’a animée relativement au distinguo peinture figurative / peinture abstraite…
    Bonne fin de semaine lumineuse!


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